Comme préambule à cette épineuse question, laissez-moi vous livrer ce texte de Pierre Leroux (extrait de "Aux Philosophes - De la situation actuelle de l'esprit humain", 1841):
L’esprit humain ne peut pas concevoir la réalité sans idéal : donc il reviendra à l’idéal. Il ne conçoit le désordre que parce qu’il conçoit l’ordre : donc l’ordre renaîtra. Il ne croit au hasard que parce qu’il est de sa nature de croire à la Providence donc il abandonnera le culte du hasard pour le culte de la Providence. II n’est athée que parce qu’il est de sa nature de croire en Dieu et d’aimer Dieu : donc il quittera l’athéisme et reviendra à Dieu. De même que l’ombre n’existe que par la lumière et à cause d’elle, de même le fini et toutes ses formes n’existent que par l’infini et à cause de lui. La mort est l’ombre de la vie, le mal est l’ombre du bien, l’idée de hasard est l’ombre de l’idée de providence, l’athéisme est l’ombre de la conception naturelle de Dieu. Toutes ces idées de fini absolu, de présent absolu, de désordre absolu, de hasard absolu, d’athéisme enfin, sont des idées négatives qui n’ont par elles-mêmes aucune existence. C’est, dans notre âme, l’ombre d’un nuage qui passe entre Dieu et nous.
Le TLFi (Trésors de la langue francaise informatisé) donne pour hasard la définition suivante: "Cause, jugée objectivement non nécessaire et imprévisible, d'événements qui peuvent cependant être subjectivement ressentis comme intentionnels." Effectivement, quelle que soit la "pureté" du hasard observé, il est dans la nature humaine d'y trouver un ordre, une signification, une intention. Il est quasimment impossible à un être humain de se débarasser de cet esclavage, et les hypermodernistes font donc souvent preuve d'hypocrisie généralement inconsciente lorsqu'ils affirment n'attacher aucune importance aux coups joués, aux progressions logiques, aux stratégies.
Le Professeur Robert Ladouceur explique ici quelques idées préconcues sur le hasard et la facilité de le mettre en oeuvre. Je mets en valeur sa conclusion: Personne n'a à rougir de cette difficulté à conceptualiser le hasard puisque, en dépit de dizaines d'années de recherche, les mathématiciens ne sont pas encore parvenus à identifier les caractéristiques qui définissent une séquence aléatoire.
Le hasard est en fait très lié au temps. Certains physiciens un peu philosophes suggèrent qu'un monde sans hasard vrai, serait un monde intemporel. Effectivement, qu'est-ce qui détermine la face sur laquelle va retomber une pièce d'argent jetée en l'air? La force exercée lors du lancement, sa forme et sa masse, les forces de friction / la gravité / les courants d'air, mais surtout le temps qu'il s'écoule entre le lancer et "l'atterrissage". Si l'on pouvait mesurer ces éléments avant que la pièce ne retombe, on pourrait déterminer à coup sûr son issue. Le hasard tel qu'on l'utilise généralement serait donc dû à notre "médiocrité", notre incapacité à englober toutes les données, à notre "vision floue", en quelque sorte. Ce qui nous apparait comme totalement aléatoire est en fait tout à fait prédictible pour une machine, à condition qu'elle soit pourvue d'organes sensoriels assez performants. Muni de l'équippement adéquat, il est possible à n'importe quel quidam de faire "sauter la banque" de n'importe quel casino, car il n'y a là rien d'imprédictible!
Les machines "produisent" du hasard grâce soit à leurs imperfections, soit aux nôtres.
Certains algorithmes pseudo-aléatoires utilisent notre imperfection pour nous "duper":
ils effectuent simplement une opération mathématique impliquant une division, gardent une partie du nombre obtenu
et utilisent ce dernier comme base pour le prochain nombre.
Considérons l'algorithme ultra-simpliste suivant:
Prendre un nombre, le diviser par 17, éliminer les 4 premiers chiffres, et prendre les 3 suivants. Si le premier nombre est 1, nous obtenons: 1/17=0.05882352941176... Nous éliminons les 4 premiers chiffres (0,0,5,8) et gardons les 3 suivants.
Le résultat est: 823. C'est notre premier nombre "aléatoire". Le suivant sera: 823/17=48.411764705882, dont reste 176. Le 3e nombre sera 294, puis 411, puis 647, etc. Choisir 1 comme nombre initial (le terme informatique est "seed" (="graine") est une très mauvaise idée, puisque toute
division d'un nombre entier par 17 contiendra la séquence 0588235294117647 répétée indéfiniment (à l'exception bien entendu des multiples de 17). Un choix courant de graine
est l'heure actuelle (en secondes). De nouveau nous retrouvons le temps lié intimement au "hasard".
Si l'on connait l'heure exacte et l'algorithme employé, aucun ordinateur ne pourra nous berner par cette méthode. Il s'agit ici de profiter des faiblesses de l'être humain.
La deuxième méthode consiste à chronométrer un événement variable en durée, par exemple le temps de charge d'un condensateur de mauvaise qualité. Il s'agit là d'exploiter les faiblesses du matériel (qui ne l'oublions pas a été conçu par l'homme, donc c'est une fois de plus l'imperfection humaine, fut-elle volontaire, qui est en cause). Cette façon de faire est nettement plus difficile à prédire, quels que soient les performances des outils disponibles et sont donc utilisées notamment en cryptographie, ou l'on a besoin d'une sécurité maximale.
Mais assez parlé de machines, revenons à l'être humain. Sans entrer dans les détails, qui intéresseraient certes les lecteurs et lectrices férus de psychologie, il est reconnu que notre passé, notre vécu, influencent considérablement nos choix, qui sont donc tous théoriquement prédictibles. Il "suffirait" de connaitre tous les événements d'une vie, ainsi que la manière dont ils ont été perçus et les modifications de l'être qu'ils ont provoqués pour prédire notre comportement. Hors de portée de l'homme, cette faculté ouvre toutefois une porte qui intéressera les passionnés de théologie (dont je fais partie...), notamment ceux qui ne comprennent pas comment Dieu peut à la fois laisser à l'homme son libre arbitre et néanmoins tout connaitre d'avance. Dieu étant indépendant du temps et de la matière et étant omniscient, la chose ne représente aucune difficulté pour Lui (cf Mt 19:26).
Mais le hasard est-il une stratégie RPS optimale?
Nous autres, nains malins, avec nos volontés et nos fins, nous sommes molestés, renversés et souvent piétinés à mort par ces géants imbéciles et rois des imbéciles : les hasards.
-- Nietzsche
Un concours de programmation de RPS-bots (joueurs électroniques de RPS) a démontré que le hasard gagnait environ 50% des matches et finissait donc habituellement en milieu de classement. Les coups aléatoires sont optimaux uniquement lorsque l'adversaire est lui aussi optimal, c'est à dire purement aléatoire. Pour épicer le concours, les organisateurs ont inclus des bots particulièrement mauvais (dont un par exemple qui lance systématiquement Caillou!), et des bots qui repèrent les stratégies les plus évidentes. Contre de tels adversaires le hasard n'est pas la meilleure arme. En effet, alors que le bot aléatoire gagnera 1 coup sur 3 face au bot toujours-Caillou, un médiocre bot analyste comprendra rapidement l'avantage à jouer systématiquement Papier, ce qui lui assurera un pourcentage de victoires proche de 100%.
Une fois de plus la faiblesse humaine entre en jeu. C'est parce qu'il y a des faibles qu'il y a des forts, comme partout. La faiblesse est inhérente à l'homme, quoi qu'en pensent les disciples du sus-cité Nietzsche friands de théories de l'Uebermensch. Le comportement optimal face à un humain ou à la plupart de ses créations est donc l'adaptation ou la manipulation. Le glas sonnera pour le RPS le jour où tous les joueurs adopteront un hypermodernisme constant et inprédictible, ce qui n'est heureusement pas prêt d'arriver, l'homme étant, une fois de plus, condamné à être faible (faiblesse qui peut se révéler force, bien entendu, mais ceci dépasserait le cadre de cet article).